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Texte de la commissaire, Élène Tremblay

Le Web se prête facilement au travestissement des identités et favorise de nombreux questionnements quant à la vraisemblance des informations apportées par les personnes qui s’y mettent en scène : il est devenu un outil relationnel où des individus tentent d’entrer en relation plus intime. Pour la réalisation de ce nouveau projet web, nous avons voulu ici réunir des artistes utilisant déjà l’autoreprésentation dans leurs pratiques et les inviter à créer des œuvres interactives où se déploieraient leurs identités fictives vraisemblables.

Marie-Josée Hardy, Marcio Lana Lopez, Maryse Larivière, et James Prior sont les artistes de Mes contacts, où ils incarnent des personnes appelées par la propriétaire d’un téléphone cellulaire perdu. Leur nom, numéro de téléphone et autres informations personnelles apparaissent dans le menu de ce téléphone qui sert d’interface pour entrer en contact avec eux, ou du moins avec la part visible et accessible de leurs personnages.

L’image du corps de l’artiste agit dans ces œuvres web comme preuve; me voilà. Elle s’offre comme

le lieu de rencontre de l’autre et de médiation à celle-ci. Le corps constitue le premier lieu commun, partagé et reconnu; lieu du semblable et de la différence, lieu d’exclusion et d’inclusion, lieu de multiples conflits et délibérations. L’artiste offre l’image de son corps, montre l’agencement particulier des traits de son visage, etc. Ceux-ci contiennent, paradoxalement, à la fois des qualités d’opacité et d’expressivité (masquer/montrer). Ce sont les mêmes éléments que ceux offerts par un comédien, seule l’information qu’il s’agit là de l’auteur et non d’un interprète transforme la réception de ce corps, de cette voix. L’autoreprésentation agit comme un leurre d’authenticité. Elle permet à l’artiste de jouer avec l’idée du dévoilement; se révéler ou se cacher, dire ou simuler.

L’exhibition de soi, qu’on le travestisse ou non, demeure un acte de fiction mutuel où public et artiste jouent le jeu de l’authenticité dans l’arène faussée de la sphère publique. Car là où il y a public, il y a théâtre. Pour l’artiste, qu’il s’agisse d’un jeu généreux ou narcissique, peu importe, puisqu’il fait de son corps et de son identité le lieu, le terrain, le leurre pour que se réalise ce jeu. Terrain idéal, leurre par excellence, pour une rencontre simulée.

Marcio Lana Lopez utilise deux sources visuelles - des vidéos de son visage enregistrées par une caméra web et les photographies de voyage de ses grands parents au Moyen-orient en 1957– pour produire un récit, ou plutôt un questionnement, sur notre perception d’autrui. La webcam paraît agir comme un miroir où Narcisse contemple jusqu’au moindre poil de sa barbe. Mais cette barbe est ici un véritable masque identitaire. Plusieurs questions surgissent à l’expérience de cette œuvre : Quels rôles jouent l’apparence, la ressemblance, le regard, dans la construction de nos rapports culturels? Est-ce que la mince frontière entre le vraisemblable et le réel a été définitivement aboli?  Et, en acceptant cette contingence, comment appliquer l’ambiguïté de notre imaginaire à la création de nouvelles formes ou possibilités narratives? Comment traduire la complexité des discours à un médium basé sur l’éventuel, l’accumulation, l’échange, la multiplicité, l’instant? La caméra web se promenant à la surface du visage de l’artiste et de ces archives familiales sans légendes descriptives nous font ressentir l’opacité et la minceur du web 2.0. Comment étirer et ou approfondir cette surface ?

Pour Maryse Larivière, quand il s’agira de se révéler, cela ne se fera pas par le biais de l’ouverture du manteau de l’exhibitionniste mais plutôt par l’ouverture du contenu de son ordinateur personnel à d’éventuels pirates. Choisissant délibérément la position d’une victime de piratage, l’artiste dévoile des aspects personnels de sa vie (fêtes familiales, dossier d’artiste, projets en cours) au public, qui, de curieux devient, non sans malaise, voyeur et pirate. Mais que nous révèlent vraiment ces fragments épars? Connaît-on mieux Maryse Larivière après avoir consulté ces documents visuels de façon pseudo illégale? C’est toute l’opacité de l’image de soi qui est ici convoquée dans cette apparente transparence.

Le pouvoir d’archivage du web est également mis en valeur, dans l’accès offert au contenu de ce disque dur contenant des centaines de fichiers-images. L’œuvre soulève ainsi de façon très habile la question du droit à la vie privée.

Pour James Prior, artiste et nouvellement papa, combiner les différentes activités liées à ses identités multiples de père et d’artiste (et autres), donne lieu à un marathon où le jeune enfant est littéralement porté par le père sur son dos dans des activités de mise en forme qui apparaissent d’autant plus difficiles et irréconciliables. La présence de l’enfant, dans le contexte des activités du père, nous fait prendre conscience des difficultés de concilier travail et famille (pour reprendre une terminologie à la mode). De la difficulté de concilier ses identités multiples, surgit le sentiment déchirant de ne pouvoir être au bon endroit au bon moment, de ne pouvoir suivre son cœur, de ne pouvoir bien accomplir chacune de ces activités. Le père multi-tâches apparaît divisé et déchiré. Le désir de perdre du poids agit comme une métaphore exprimant la difficulté et l’effort.

S’enveloppant du caractère kitsch du rose, le personnage de jeune femme de Marie-Josée Hardy semble opter naïvement pour l’utopie d’un bonheur possible. Collectionnant les recettes de bonheur des autres, elle tente de les incarner, de se les approprier, voire même les tester.

Est-ce que les bonheurs des autres peuvent être les miens? Y a-t-il une recette qui puisse fonctionner?

Ultimement, ses efforts restent en apparence vains car ils demeurent de l’ordre du simulacre et de la fantaisie. Devant le spectacle de tant d’efforts et de vaines poursuites, le visiteur pourra constater la quantité, l’inventivité ou encore la banalité des moyens sans toutefois pouvoir en ressentir les effets. Au fil de l’exploration de ces bonheurs multiples, se dressera une sorte de panorama ou de portrait global montrant la trivialité de tout ce qui peut provoquer le bonheur. Apparaît alors une pointe d’ironie dans la démarche de l’artiste qui a volontairement transformé l’idée du bonheur en mascarade au cœur de laquelle il ne peut y avoir de véritable rencontre avec le bonheur, mais seulement son évocation.

Devant ces œuvres utilisant l’autoreprésentation, le jugement et l’appréciation du public cherchent à écarter les aspérités, à interpréter les signes comme cohérents, univoques. Le corps de l’artiste voit son identité imprégnée de celle du personnage fictif. On confond l’auteur et sa créature puisqu’ils partagent le même corps. Et l’auteur contribue à cette confusion en utilisant des aspects personnels dans la fabrication de l’oeuvre. Et si James Prior était vraiment un solitaire attardé (Pierre and Pom Pom: Two Hearts Beat as One, Centre VU, Québec 2004) et un amateur de pêche (Fishing with John James, Skol, Montréal, 2005) et si Marie-Josée Hardy cherchait vraiment la recette du bonheur et si, ce qui de la vie familiale, amoureuse de Maryse Larivière nous est montré (La main qui tient le regard, Galerie Clark, 2006) nous dressait un portrait juste de l’artiste, et si Marcio Lana Lopez, artiste d’origine brésilienne possédait en fait des racines familiales  au Moyen-Orient ?

La question se pose : est-ce qu’une intimité en représentation est plus intimité ou plus

représentation? Dans la société du spectacle de Guy Debord, ne subsisterait que la représentation et l’impact de cette intimité serait caduque. Ce serait vrai si l’on occultait l’immense désir de croire, de partager, de trouver des points communs, de reconnaître. Un désir qui fait en sorte que l’on s’ouvre momentanément à l’ailleurs de l’autre en soi, faisant fi de la fausseté des contextes. Un désir de rire de soi dans l’autre, dans l’artiste qui s’exhibe. Dans cette rencontre, par la médiation de l’image, les deux corps, de l’artiste et du visiteur, ne sont pas co-présents. Il s’agit plutôt d’un contact rêvé de part et d’autre et qui prend forme grâce à l’exhibition volontaire de l’artiste et au sens de l’humour et du jeu du public. Il persiste malgré tout dans ces œuvres une invitation au partage d’une intimité, même si celle-ci, ne laisse pas tomber tous les masques, au contraire.

Dans la société de l’infosphère et de la culture numérique, où la représentation se retrouve démultipliée de façon exponentielle, le désir de rencontre et d’intimité se retrouve exacerbé, entraîné dans une quête sans fin. Cette société de l’infosphère apparaît comme le lieu de mascarade idéal, miroir aux alouettes où les informations flottent sans ancrage, offrant un espace à la fois riche et flou, pour que s’opèrent de multiples mouvements entre les intentions de l’artiste et le discernement du public.

Élène Tremblay
Août 2007