23 novembre 2018

Une histoire de l’immédiat 
[ en cinq actes ]

 

Création : Marie-Claude Gendron

Texte par : Paule Mackrous

 

 

Enfin un peu de désordre dans le couloir du rez-de-chaussée de l’édifice Pied carré! Durant une semaine, tout près du poste de sécurité au design ultra moderne, un vieux bureau de bois fait contraste. Marie-Claude Gendron, concentrée, s’y affaire. Le nez plongé dans ses petites piles de papiers, telle une bibliothécaire manipulant de vieux manuscrits, elle conçoit ses histoires de l’immédiat. Celles-ci nous sont retransmises en léger différé au fur et à mesure en projection sur la vitrine.

La forme est livresque, mais les pages ne se tournent pas. Elles s’empilent les unes sur les autres jusqu’à la fin : le cœur du livre. L’artiste choisit une citation et une image, qu’elle dispose côte à côte pour créer un sens toujours renouvelé jusqu’à ce que le récit improvisé soit épuisé. Puis elle en commence un autre, puis encore un autre avec les mêmes images, les mêmes textes, mais dans de nouveaux contextes sémantiques. Les recueils ne seront reliés qu’à la toute fin des performances, dans leur forme finale, alors que toutes les occurrences sont captées par la caméra d’un iPad et qu’elles seront diffusées sur YouTube par la suite.

L’artiste met sa collection en mouvement, car pour garder quelque chose en vie, il faut perpétuellement en renouveler le sens. De Ursula Leguin à Jean Baudrillard en passant par Hanoï ou Jérôme Minière, l’artiste combine des passages de textes qui l’ont touchée avec des images accumulées au fil de dix années de voyages et de résidences d’artistes. L’effet de lecture ne va pas sans rappeler l’œuvre hypermédiatique Ceux qui vont mourir de l’artiste Grégory Chatonsky[i] qui juxtaposait de manière aléatoire des mots et des images trouvés sur trois sites emblématiques du web 2.0. Si, dans l’œuvre de Chatonsky, on assiste à un « détournement de flux » pour lequel on propose des « algorithmes qui canalisent des données déjà présentes [ii] », avec Histoire de l’immédiat, c’est l’artiste, son affect et son geste qui sont au cœur du processus interactif. Dans les deux cas, l’assemblage en continu des archives est un acte d’écriture qui évoque le temps qui passe et l’impermanence de toute chose.

Par sa présence in situ, Marie-Claude Gendron prend possession d’un endroit dédié aux ateliers d’artistes. « Ils sont trop dispendieux pour moi », raconte-t-elle, alors elle s’installe dans le couloir pour confectionner son œuvre. On assiste ici à une double occupation: celle d’un espace et celle des objets collectionnés. « Le collectionneur est le véritable occupant de l’intérieur » disait Benjamin, « la transfiguration des choses, il en fait son affaire[iii] ». Par sa présence et par ses gestes portés sur la matière, l’artiste éveille une réflexion sur la possibilité de tout réinventer : les mémoires intimes, les histoires communes, mais aussi les lieux.

 

 

 

 

[i] Grégory Chatonsky, Ceux qui vont mourir/Those Who Will Die, http://www.chatonsky.net/works/mourir/, 2006.

[ii] Bertrand Gervais et Anaïs Guillet, « Esthétique et fiction du flux. Éléments de description. » Protée, Volume 39, numéro 1, printemps, 2011 pp.89-100, tiré de https://www.erudit.org/fr/revues/pr/2011-v39-n1-pr5004899/1006730ar/

[iii] Walter Benjamin, « Paris, capitale du XIXe siècle » in Œuvre III, Paris, Folio, p.54