23 novembre 2018

« J’ai trouvé ton téléphone. »

Création : Manuel Chantre
Texte : Paule Mackrous

 

 

En 2015, Manuel Chantre trouve un téléphone. Au lieu de le rendre à sa propriétaire, il décide de s’en approprier les données pour créer des expositions. Plus récemment, et après quelques appropriations, il décide d’entrer en contact avec la propriétaire. Celle-ci n’approuve pas tout à fait l’utilisation que fait l’artiste de ses données personnelles. J’ai trouvé ton téléphone est, en quelque sorte, l’aboutissement d’un parcours, une exposition et une performance qui mettent fin à une collaboration non consentie en la questionnant sur tous ses aspects : que ce soit éthique, identitaire ou communicationnel.

Dans sa forme, l’installation rappelle une sorte de cimetière. Des écrans sont posés au sol, tels des tombeaux et, en guise d’épithètes, des textos et des commentaires apparaissent en boucle. Ce sont des échanges entre la propriétaire du téléphone et l’artiste, mais aussi entre ce dernier et ses amis Facebook et Instagram. Ces dialogues, qui se présentent de manière fragmentée, organisée en mots-clés ou encore par thématiques, ont été filtrés par trois logiciels d’analyse de données.

Manuel Chantre met ici l’accent sur ce qu’il reste de nous, de nos interactions avec l’autre, lorsque la machine a ingéré nos interventions, aussi authentiques soient-elles. Réseaux sociaux, moteurs de recherche, partout où nous nous inscrivons, où nous nous exprimons, le procédural prend le dessus sur le substantiel pour déterminer qui nous sommes, quels sont les désirs qui nous animent. Alors que notre identité est « décomposée en traces, exposée, indexée, recyclée », pour reprendre les mots de Louise Merzeau[i], il n’est pas étonnant que cela mobilise de manière encore plus forte « des aspirations à maîtriser notre identité ».  Il y a donc un deuil à faire : celui d’une présence numérique qui rendrait justice à la complexité de notre être.

Une structure intrigante se trouve au centre de la vitrine : une sorte de labyrinthe de plexiglas dans lequel apparaissent des photographies, trouvées sur la carte mémoire elles aussi. Au centre de cette petite forteresse, on a protégé l’objet clé, cette chose minuscule à l’intérieur de laquelle sont réunies toutes les traces de l’autre. Je parle de la carte mémoire du téléphone. Lors du vernissage, Manuel Chantre brise la structure de plexiglas, saisit la carte mémoire puis la rend inutilisable à l’aide d’une perceuse.

Si l’esthétique relationnelle est au cœur du processus de cette œuvre, nous n’assistons pas ici à « la fin du régime de l’objet » dont parlait Yves Michaud[ii]. Au contraire, l’objet est ici sacralisé, à l’origine d’un rituel contemporain où l’on dit adieu non pas à l’autre, mais à ses données. Car, paradoxalement, le « dialogue » avec l’autre, si l’on s’en tient à l’expérience de l’artiste, s’est fait par le truchement de cet objet bien plus que par le bref échange de textos avec sa propriétaire. À l’heure actuelle, écrit Michaud, la communication « est, sous toutes ses formes, la loi, mais, en même temps, échoue presque toujours à être autre chose qu’un simulacre de communication.[iii] » J’ai trouvé ton téléphone expose cet échec communicationnel qui engendre le désir aussi paradoxal que contestable de s’approprier les données de l’autre pour aller à sa rencontre.

 

 

 

 

[i] Merzeau, Louise. « Présence numérique : les médiations de l’identité », Les Enjeux de l’information et de la communication, vol. volume 2009, no. 1, 2009, pp. 79-91.

[ii] Yves Michaud, L’art à l’état gazeux, Paris, Stock, 2003.

[iii]Ibid., p.201.